Recherche de sens
Un cheminement à long terme
dimanche 10 février 2008, par Sébastien Villalba
Je devais être jeune shodan lorsque je me retrouvais contraint de changer de dojo, mon précédent professeur ayant arrêté d’enseigner pour des raisons familiales.
Ayant surtout travaillé le sens du "timing" et du placement, j’étais persuadé d’avoir acquis quelques compétences dans l’art de combattre… Ce jour-là un ancien me fit travailler sur une simple saisie de poignet Impossible de me défaire de cet étau qui m’enserrait… Je réalisais donc que ma pratique étais vide. J’avais mis au sol des centaines de personnes mais cela ne tenait qu’au fait que j’étais plus fort qu’eux à ce moment précis. Je n’avais aucune maîtrise de mon propre corps, et face à une personne ayant simplement pratiqué une forme correcte durant quelques années mais avec régularité, la fougue de la jeunesse ne pouvait plus rien.
Puis se fut la découverte des écoles anciennes japonaises, écoles où le danger est omniprésent, où une seconde d’inattention fait la différence entre la vie et la mort, le travail des armes, du couteau, du sabre… La découverte d’une manière de bouger différente de celle des sportifs, une manière de se mouvoir qui n’est pas basé sur le principe du « starting bloc ».
Avec ce nouveau paradigme, la pratique du kata allait reprendre tout son sens, il ne s’agissait plus de répéter en espérant faire rentrer une technique mais de reconditionner l’ensemble de son corps, à user d’une manière de se déplacer qu’il ne connaissait pas.
C’était un univers entier à découvrir, univers dans lequel je ne suis encore qu’un enfant qui se déplace gauchement en tombant, parfois. Cesser d’utiliser la contraction des muscles superficiels pour se déplacer n’est pas une chose aisée, mais je ressentais en moi, les rares fois que je parvenais à singer à peu près correctement la technique, que tout mon organisme avait l’extraordinaire capacité de se propulser sans tensions…sans aucune tensions, les muscles vissés sur le squelette. J’ai tout de suite senti que cette façon de faire me permettrais de maintenir mes acquis à un age avancé.
Je réalisais alors que, si j’avais trouvé le kata rébarbatif jusqu’à présent, c’était principalement à cause du manque d’éveil de ma conscience ; le simple fait d’assumer une position verticale, horizontale, une garde quelconque génère une multitude d’informations : sur l’équilibre la température du corps, les zones de tensions, etc… Ce sont ces informations qui se substituent à notre partenaire durant la pratique du kata en solitaire. Si nous nous trouvons réellement au sein d’un système traditionnel d’arts martiaux japonais, alors "conscientiser" nos zones de tensions, les relâcher dans la mesure du possible, apprendre à dissocier à l’usage divers groupes musculaires permet un accroissement non négligeable de l’efficacité en combat. De plus, j’ai constaté que cela induisait également une lente transformation du corps, les muscles profonds prenant progressivement le relais dans la charge de soutien du poids de corps, certains groupes musculaires se déplacent, s’épaississent, s’allongent, et le corps se forge au fur et à mesure des années.
Le corps ayant été forgé et les katas intégrés, la souplesse particulière qu’ils demandent permettra également à l’adepte de développer la faculté de tenir certaines positions hautement inconfortables auparavant ce qui, bien évidemment peut se révéler extrêmement utile au corps à corps mais permet également de lancer des offensives suivant des angles relativement incongrues, surprenantes et, par conséquent, souvent dévastatrices. Dans la plupart des écoles anciennes comme en kukishinden ryu, yagyu shingan ryu, gyokko ryu, etc. les mouvements à mains nues et les mouvements avec armes demeurent strictement identiques ; dans les katas se cachent parfois les clés d’utilisations d’armes particulières ou des façons de se sortir de cas spécifiques.
Je me souviens ainsi avoir eu, un jour, la joie de découvrir dans le kata « koku » de l’école Gyokko ryu les principes permettant de combattre efficacement les pratiquants de boxes pieds-poings. Certains kata étranges à mains nues prennent tout leur sens au couteau ou au bâton, si l’on admet être blessé quelque part, ou dans un environnement spécifique. Au cours de cette recherche de sens, il peut paraître pertinent de se poser une question simple : pourquoi diable avoir transmis ces techniques sous forme de kata et non sous forme de techniques éparses comme cela se fait souvent dans d’autres contextes ? Jusqu’à preuve du contraire, les maîtres du passé avait une mémoire bien supérieure à la notre qui nous reposons de plus en plus sur divers gadgets électroniques afin de soulager notre système nerveux... Pourquoi avoir codifié les techniques en les enchaînements dans un ordre précis ? Pourquoi avoir crée plusieurs katas et non une seule grande séquence ? Il nous apparait alors que, bien souvent, les katas ont été structurés autour d’un ou plusieurs principes clés permettant de donner du sens a l’ensemble ...
Bien évidemment, il demeure possible que ce soit notre besoin de donner du sens qui nous fasse prêter aux générations passées des intentions qu’elles n’ont jamais eues. J’ai d’ailleurs été stupéfait lorsque j’ai vu pour la première fois des formes vieilles de plusieurs siècles s’adapter parfaitement à l’usage du révolver ou de la kalashnikov. Tant que ce besoin de sens névrotique, œuvre vers une amélioration de notre pratique, il n’est peut être pas nécessairement à rejeter …